Vue d’un SDF

carnetsdemarine_vuedunsdf

Tous les  jours je le vois passer, là, juste sous mon nez, ce manteau jaune moutarde qui parait me narguer. Couleur vive égayant mes journées, je me retrouve à le guetter.

Il m’est apparu par un de ces matins ou j’étais assis dans cette allée de garage qu’une société laisse ouverte, personne n’est jamais venu m’en chasser. Je peux m’y reposer en paix après avoir souvent passé de mauvaises nuit au froid à guetter que personne ne vienne me dérober mes maigres effets. J’élève mon visage vers les premiers rayons du soleil et je me prends à rêver. Que me reste-t-il si ce n’est mes rêves, cela vous ne pouvez m’en priver. Je sens une paix m’envahir et sans que je m’en rende compte ces lèvres gercées par la bise glaciale sourient, apaisées.

Je me faisais l’effet d’un vieil arbre rabougri avec ma peau ridée, rêche et ma barbe grisonnante. Et un jour j’ai suivi des yeux ce point jaune moutarde qui s’approchais pas à pas vers mon allée de garage. Et j’ai senti comme un bourgeon renaître au bout de mes branches nues.

Si je l’ai vu une première fois par un de ces matins où les rayons du matin apaisent mon âme usée, elle était à ce moment entourée d’un groupe de gens, ainsi je n’y ai pas vraiment prêté attention. C’est à son second passage quelques jours plus tard que le point jaune moutarde m’a touché.

Elle marchait à petit pas pressés, en jetant des regards méfiants en tous sens comme pour s’assurer qu’on ne la suivait pas. Je pouvais presque lire sur son visage sa légère tension, comme si tout son être hurlait « je suis nouvelle ici et les rumeurs que j’ai entendu sur cette ville n’ont fait que me rendre plus méfiante encore ! ». Perplexe je voyais approcher ce petit chaperon jaune me demandant où donc était le loup qu’elle craignait tant.

Et puis elle est arrivée à mon niveau et je l’ai vu. Je ne dis pas simplement que je l’ai vue comme le fait de regarder basiquement. Non, elle m’a aperçu de loin elle aussi et elle m’a regardé, elle ne m’a pas ignoré comme la plupart des gens le font, gênés, elle ne m’a pas fixé d’un œil vide ou méprisant, ou dégoulinant d’une sollicitude hypocrite. J’ai ressenti sa peine pour moi, j’ai ressenti sa gêne, j’ai été touchée par ce petit sourire en coin qu’elle m’a offert comme si elle espérait pouvoir redonner de l’espoir à ce vieil SDF par la seule force de ce petit sourir d’excuse.

Elle est passée aussi vite qu’elle était arrivée, pourtant je me suis levé et j’ai fixé ce petit manteau jaune avancer à pas pressés et je me suis bêtement demandé « où vas-tu manteau jaune ? Qui vas-tu voir ? Lui offriras-tu à lui aussi ce petit sourire qui m’a tant bouleversé ? ». Je me suis levé car je ne pouvais rester là pour la nuit, d’autres bandes de SDF trainaient souvent par ici, la nuit il valait mieux s’en méfier…

Deux jours après, alors qu’il pleuvait des torrents d’eaux, je m’étais posté à un coin de rue un peu plus haut que l’allée de garage qui était alors inondée. Tremblant de froid je tendais misérablement un petit gobelet en plastique en priant pour pouvoir me payer quelque chose de chaud. Je l’ai vu qui arrivait en sautillant entre les flaques, le petit chaperon jaune. Elle m’a tout de suite reconnu et elle a fixé ce gobelet que je tenais dans la main. Gêné j’aurais presque voulu le cacher derrière mon dos mais je me suis contenté de lui rendre son regard perplexe. « Pourquoi mendies-tu aujourd’hui mais hier non ? Que s’est-il passé vieil SDF ? ». Je sentais ses interrogations me brûler le dos alors quelle me dépassait. Mais je pouvais sentir par-dessus ses interrogations son inquiétude, comme quelqu’un qui s’apprêterais à vous demander quelque chose et se rétracte au dernier moment.